La gloire de l'Artois

Auteur(s)
Jean Liron (1665-1749), bénédictin de la congrégation de Saint-Maur

Imprimés

Dissertation, où il est prouvé que Suger, Abbé de Saint Denis, Régent du royaume, sous Louis le Jeune, est né dans l'Artois.

Brochure de 18 [2] p. in quarto imprimée sur papier. CONTENU En 1738, Jean Liron (1685-1749), moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, publie dans ses Singularités historiques et littéraires (Paris, Didot, 1738, t. II, p. 48-64) sous le titre « dissertation que l’abbé Suger est né dans l’Artois ». Il y affirme avec assurance que l’abbé Suger de Saint-Denis (v. 1081-1151) « est né dans la Belgique, en particulier dans l’Artois, et très-probablement dans la ville de Saint-Omer », et qu’il serait le frère d’Alvise, évêque d’Arras, dont la patrie et la famille seraient restées inconnues jusqu’alors. Le manuscrit de cette dissertation avait été envoyé en 1726 à l’évêque de Saint-Omer, <a href="https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/PM62001477"target=_blank">François de Valbelle de Tourves</a> (1664-1727), qui l’avait conservé dans ses papiers. Ce dernier ne semble pas avoir jugé bon de le publier de son vivant, mais c’est à partir de cette version manuscrite qu’une première diffusion isolée du texte eut lieu avant son impression. Cette dissertation relève d’une entreprise apologétique. Elle vise à restituer Suger comme figure majeure de l’ordre bénédictin et comme acteur providentiel de l’histoire capétienne, conciliant autorité spirituelle, intelligence politique et génie artistique. Une telle intention infléchit fortement la sélection et l’interprétation des sources. L’auteur est d’ailleurs connu pour faire parfois dire aux témoignages plus qu’ils ne disent, dans le but d’exalter la gloire de son ordre. Il participe ainsi à la construction d’un mythe historiographique, révélateur des représentations savantes du XVIIIᵉ siècle plus que de la réalité du XIIᵉ : celui d’un abbé visionnaire, fondateur conscient d’un art nouveau, et d’une origine audomaroise avancée moins pour glorifier Saint-Omer que pour exclure une naissance parisienne. Dans sa dissertation, Dom Liron commence par exclure une naissance à Saint-Denis en s’appuyant sur une notice biographique ancienne indiquant que Suger serait né in loco obscuro. Une ville telle que Saint-Denis ne pouvant, selon lui, être qualifiée d’obscura, elle est écartée. Ce raisonnement repose sur une lecture littérale et anachronique du terme obscurus. Rien n’indique qu’il désigne une insignifiance urbaine : il peut renvoyer à un statut social modeste, à un hameau dépendant ou à une formule morale. Par ailleurs, loin de valoriser Saint-Omer, Dom Liron qualifie la cité de « fort peu considérable ». Or, à la fin du XIᵉ siècle, Saint-Omer est déjà une châtellenie de premier plan, impliquée dans le conflit de succession du comté de Flandre entre Richilde, mère du comte Arnould III de Flandre, et Robert le Frison, son oncle, emprisonné à Saint-Omer après la première bataille de Cassel (1071). De plus, l’abbaye de Saint-Bertin Abbey et la collégiale Notre-Dame de Saint-Omer sont alors des établissements ecclésiastiques majeurs, peu compatibles avec la description de Dom Liron. Faute de document explicite nommant Saint-Omer comme lieu de naissance, l’auteur fait converger son raisonnement par l’itinéraire ecclésiastique d’Alvise, évêque d’Arras, supposé frère de Suger et formé à Saint-Bertin. Il s’agit d’un raisonnement par contiguïté géographique et institutionnelle : frère présumé → Artois → diocèse d’Arras → Saint-Omer. Aucun texte ne dit que Suger y soit né, ni que sa famille y ait résidé ou qu’il y ait été formé. Le passage de l’Artois à Saint-Omer constitue donc un glissement implicite, non une démonstration. L’argument principal repose sur l’interprétation exclusive du terme frater comme lien de sang dans des lettres officielles (notamment de Louis VII). Or, au XIIᵉ siècle, frater peut désigner un frère spirituel, un allié politique ou un proche ecclésiastique. Dom Liron écarte sans examen ces usages attestés. Même admise, une fraternité biologique ne permettrait en rien de localiser précisément la naissance de Suger. L’argument est donc philologiquement et géographiquement fragile. Enfin, le soutien de Suger à l’Église d’Arras après la mort d’Alvise est interprété comme un attachement à une terre natale supposée. Cet argument relève d’un postulat psychologique, négligeant les logiques politiques, institutionnelles et relationnelles propres au gouvernement capétien. Il s’agit d’une lecture affective de l’histoire, caractéristique de l’érudition régionaliste. Ainsi, la localisation de la naissance de Suger à Saint-Omer par Dom Liron repose sur une construction indirecte, sans source explicite, fondée sur des inférences géographiques et des interprétations lexicales contestables. Elle ne peut être retenue que comme une hypothèse historiographique du XVIIIᵉ siècle, aujourd’hui invalidée. Les recherches récentes (notamment Françoise Gasparri, 2001 ; Rolf Grosse, 2004 ; Lindsey Grant, 2016) montrent que Suger n’est ni originaire de l’Artois ni issu d’un milieu très modeste. Il appartient à une famille de petite aristocratie de l’Île-de-France, insérée dans les réseaux ecclésiastiques et féodaux de Saint-Denis. La Vita Sugeri abbatis, rédigée par Guillaume de Saint-Denis, insiste sur l’humilitas generis de l’abbé. Ce discours, longtemps pris au pied de la lettre, relève en réalité d’un topos hagiographique, comparable à celui que l’on trouve chez Guibert de Nogent. Il s’agit d’une construction rhétorique et non d’un constat social. Une avancée décisive a été réalisée par Charles Higounet (1965), qui identifie à Chennevières-lès-Louvres une famille de milites portant le nom de Suger, attestée dès 1145 et liée par chartes à l’abbé de Saint-Denis. Ces données ont été confirmées et approfondies par John F. Benton, puis précisées par Rolf Grosse. Dès la fin du XIᵉ siècle, cette famille joue un rôle notable à Saint-Denis, notamment sous l’abbatiat d’Yves Ier de Saint-Denis, figure controversée accusée de simonie par Grégoire VII. Les recoupements diplomatiques, nécrologiques et littéraires (poème satirique d’Eudes de Saint-Denis) permettent d’identifier avec vraisemblance la parentèle de Suger et d’ancrer son origine dans l’environnement immédiat de Saint-Denis. Ce faisceau d’indices convergents conduit à une conclusion claire : l’ascension de Suger n’est ni accidentelle ni déracinée. Elle repose sur l’insertion de sa famille dans des réseaux locaux puissants, conformément aux logiques de promotion ecclésiastique bien établies, comme l’a montré Michel Bur. Les carrières de ses neveux confirment la solidité de ces réseaux. L’hypothèse d’une origine audomaroise de Suger relève d’une construction érudite du XVIIIᵉ siècle, sans fondement documentaire direct. L’état actuel de la recherche situe solidement les origines de l’abbé dans l’Île-de-France, au sein d’une parentèle influente gravitant autour de l’abbaye de Saint-Denis. Toute tentative de localisation en Artois doit donc être considérée comme historiographiquement obsolète. ; 1726
La gloire de l'Artois
Citer ce document

Jean Liron (1665-1749), bénédictin de la congrégation de Saint-Maur. "La gloire de l'Artois," L'Armarium, consulté le 23 août 2026, https://oai.spontaneit.fr/notice/307554.


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Date ( siècle )

XVIIIe siècle

Date

1726

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